Des startups au prochain chapitre : une perspective de Carlota Perez

La Limite de Turing #002

Le contexte 

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un numéro de la newsletter de Nicolas Colin, intitulée Drift Reset: From Startups to what is next. Le titre m’a interpellé. Il laissait entendre que l’ère des TICs touchait peut-être à sa fin.

Cela peut sembler osé, mais ce n’est pas sans fondement théorique. Cette idée est tirée des travaux d’une économiste peu connue du grand public, mais essentielle pour comprendre notre époque : Carlota Perez.

Qui est Carlota Perez ?

Carlota Perez est une économiste vénézuélienne, à la fois théoricienne de l’innovation et analyste des grandes transformations techno-économiques. Elle est principalement connue pour son livre fondateur Technological Revolutions and Financial Capital (2002), devenu une référence chez ceux qui cherchent à penser le long terme des révolutions industrielles et technologiques.

Mais pour comprendre Carlota Perez, il faut revenir à deux figures majeures de la pensée économique du XXe siècle : Nikolaï Kondratiev et Joseph Schumpeter.

Le contexte intellectuel 

Nikolai Kondratiev 

Nikolai Kondratiev 

On est au début du XXe siècle, et les bolcheviques ont initié la révolution socialiste en Russie. Les Russes n’aiment pas le capitalisme qui, trouvent t’ils, enrichit les puissants aux dépens des pauvres. Ils s’inspirent des idées de Karl Marx (un philosophe que tout le monde connaît) pour dire que le capitalisme tend vers sa fin et que le socialisme va prendre le dessus. 

Mais Nikolai Kondratiev, un jeune économiste soviétique est sceptique. Karl Marx a-t-il raison ? Le capitalisme va-t-il vraiment disparaître ? se demande t-il. 

Pour le savoir, aux débuts des années 1920, alors qu’il travaille à l’Institut de conjoncture économique de Moscou, il se plonge dans une analyse historique de la production industrielle en Europe et aux États-Unis sur plus d’un siècle.

Il croise ces données pour observer les tendances structurelles, et découvre quelque chose de troublant : le capitalisme semble avoir une capacité extraordinaire à se régénérer tous les 40 à 60 ans.

Les cycles de Kondratiev

Et chaque résurrection est provoquée par l’apparition de nouvelles technologies : 

La machine à vapeur, le chemin de fer, l’acier, l’électricité…Pour Kondratiev, les technologies causent les cycles économiques.

Sa théorie est révolutionnaire, mais politiquement dangereuse pour l’URSS. Lorsqu’il affirme que le capitalisme possède une capacité de régénération, il va à l’encontre de l’idéologie soviétique dominante. Il est arrêté en 1930, déporté, puis exécuté en 1938. Mais son travail est traduit en Europe et inspirera d’autres économistes,  notamment Joseph Schumpeter.

Joseph Schumpeter

Joseph Schumpeter, économiste austro-américain, est l’un des penseurs les plus influents du XXe siècle. Schumpeter découvre les travaux de Kondratiev alors qu’il était en exil aux États-Unis. 

Les idées lui plaisent beaucoup, mais il se pose une question : comment expliquer que le capitalisme se renouvelle sans cesse ? Qu’est-ce qui provoque les cycles ? 

Kondratiev avait parlé de nouvelles technologies, mais Schumpeter n’est pas satisfait. Il analyse l’histoire passée et fait quelques remarques. D’abord, ce n’est pas seulement les nouvelles technologies qui créent les cycles : souvent, il y a de nouveaux produits, de nouvelles méthodes de production, de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières premières. 

Schumpeter décide d’appeler tout ça des vagues d’innovation. Donc pour Schumpeter, ce n’est plus seulement la technologie qui change la société, ce sont des vagues d’innovations. 

Il parle de « vagues », car pour lui, les changements qui provoquent les cycles de 40 à 60 ans ne surviennent pas de manière linéaire : ils arrivent par phase. L’innovation détruit l’ancien monde économique pour en faire émerger un nouveau. Il appelle cela : la destruction créatrice (creative destruction).

Enfin, Schumpeter stipule que chaque vague est portée par des “entrepreneurs innovateurs” qui introduisent un nouveau paradigme techno-économique. Par exemple, Henri Ford est un entrepreneur-innovateur qui a inventé le fordisme, une méthode de production qui a permis à l’humanité de produire en masse

En clair, Chez Schumpeter, les cycles observés par Kondratiev viennent de la dynamique de l’innovation, qui peut être technique, organisationnelle, commerciale ou financière. Et ils sont provoqués ou guidés par les entrepreneurs. Donc, c’est l’entrepreneur qui change et développe la société, pas l’État. 

Les cycles techno-économiques de Carlota Perez 

Carlota Perez a travaillé au cœur de l’appareil de planification économique au Venezuela dans les années 1970, au moment où la crise pétrolière secoue le monde. Elle prend conscience que les pays latino-américains importent des technologies sans transformer leurs structures. Elle veut comprendre pourquoi certaines sociétés tirent profit d’une révolution technologique, alors que d’autres restent marginalisées.

Carlota Perez

Pour ce faire, elle reprend les idées fondamentales de Kondratiev et de Schumpeter ( les cycles longs, l’innovation comme force de transformation) mais elle va plus loin.

D’abord, elle observe que les grandes révolutions technologiques telles qu’identifiées par Kondratiev s’installent effectivement de manière récurrentes sur une période de 50 ans en moyenne. 

Pour elle, depuis la fin du XVIIIe siècle cinq grandes révolutions technologiques ont chacune transformé l’économie, la société et les institutions. La dernière révolution en date a commencé dans les années 70 et doit donc prendre fin dans les années 2020 : la révolution des TIC ( information et télécoms). 

Période approximative

Révolution technologique

Technologies motrices

1770s – 1830s

Révolution industrielle

Machines à vapeur, textile mécanisé

1830s – 1880s

Âge du chemin de fer et de l'acier

Chemins de fer, télégraphe, acier

1880s – 1930s

Âge de l'électricité et de l'ingénierie

Électricité, chimie, automobile primitive

1930s – 1970s

Âge de la production de masse

Fordisme, pétrole, électroménager

1970s – aujourd’hui

Révolution de l'information et des télécoms

Microprocesseurs, Internet, logiciels

Ensuite, elle confirme que chaque révolution se produit en plusieurs grandes phases tel que le stipulait Schumpeter. Pour Carlota Perez, ces phases sont au nombre de trois.  

Première phase : La phase d’installation

Elle se déroule en deux étapes : irruption et frénésie. 

Étape 1 : Irruption 

De nouvelles technologies apparaissent, souvent issues d’une découverte scientifique ou d’une innovation marginale. Au début, elles sont sous-estimées.

Exemple : L’ordinateur et internet dans les années 70-80. 

Ordinateur dans les années 80.


Étape 2 : Frénésie :

 Le capital financier, à la quête de profils élevés et rapides, s’empare et alimente une bulle spéculative autour de ces technologies.

On voit émerger, en raison de cette forte spéculation, des fortunes rapides et des infrastructures pionnières. L’ordre ancien est perturbé.

 Exemple : Les années 1990-200

  • Les Venture capitalistes ( caoital financier) on investit dans les GAFAM 

  • Bulle Internet, explosion des start-ups.
     

Deuxième phase : La crise de transition (ou Turning Point)

La bulle spéculative causée par la frénésie éclate. Une crise systémique s’installe. C’est le moment où les sociétés sont obligées de repenser leurs institutions, leurs régulations, leurs modèles économiques.

Exemples :

  • 1873 : “Grande dépression” de la fin du XIXe siècle.

  • 1929 : Krach boursier, New Deal.

  • 2000–2008 : éclatement de la bulle Internet, puis crise financière mondiale.

Troisième phase : la phase de déploiement 

Elle est composée de deux étapes : la synergie et la maturité. 

Étape 1 : Synergie 

Les règles sont redéfinies. L’État, les entreprises, les syndicats, l’éducation : toute la société s’adapte aux nouvelles infrastructures. Certaines innovations commencent à être adoptées massivement.

Exemple : Facebook dans les années 2008, Whatsapp dans les années 2010. 

Étape 2 : Maturité 

Le système atteint sa pleine puissance. Mais en fin de cycle, les profits excessif du capital financier diminuent. Le capitalisme financier laisse alors place au capitalisme productif qui finance des innovations incrémentales. En d’autres termes, ce sont désormais les grandes institutions, les grandes entreprises et les gouvernements qui financent l’innovation dans un contexte où les inégalités augmentent et les tensions sociales s’accumulent… et préparent la prochaine rupture.

Quelques concepts clés de Carlota Perez

  • “Mécanismes de diffusion” : L’adoption de la technologie est lente au début, rapide après le point d’inflexion.

  • “Mismatch institutionnel” : Les institutions héritées du paradigme précédent entravent l’adoption du nouveau.

  • “Golden Age” : Chaque révolution atteint son âge d’or quand les régulations, les infrastructures et les modèles économiques sont alignés.

  • “Big Bang financier” : Le moment où le capital financier s’engouffre dans les nouvelles opportunités sans régulation claire.

Ce que Carlota Perez apporte de nouveau

Schumpeter considérait que l’entrepreneur-innovateur était le principal acteur des cycles techno-économiques et que les États ou institutions n’avaient qu’un rôle marginal dans ces changements. 

Carlota Perez, quant à elle, insiste sur l’importance des institutions et des États. À la phase de crise (deuxième phase), ce sont ces acteurs qui interviennent pour endiguer la survenue de prochaines crises avec de nouvelles lois et régulations. 

Ensuite, lorsque le capital financier commence à se retirer en raison de la baisse des profits à la phase de déploiement, c’est à l'État et aux institutions de prendre le relais pour financer l’innovation au service du développement durable. 

Carlota Perez oppose donc deux formes de capital qui interviennent à divers phases du cycle techno-économique : le capital financier (à la première phase) qui recherche essentiellement le profit et les rendements supérieurs d’un côté ; le capital productif (à la troisième phase, celle de déploiement) qui cherche l’amélioration des facteurs de production et le développement durable de l’autre. 

Elle précise également que le capital financier ne se présente jamais sous la même forme à chaque cycle techno économique. Le venture capital sera donc une forme de capitalisme financier exclusif au cycle techno-économique actuel et devrait être remplacé par une autre forme de capitalisme financier pour le cycle à venir. 

Et maintenant ? Les leçons d’un cycle en fin de course

Si l’on suit la théorie de Carlota Perez, nous sommes aujourd’hui dans la phase terminale du cycle de déploiement des technologies de l’information et de la communication (TIC). Les infrastructures sont posées, les plateformes dominent, les usages sont stabilisés. L’innovation devient incrémentale, les marges diminuent, l’imaginaire s’essouffle. C’est le signe que quelque chose se termine.

Mais c’est aussi, selon Perez, le moment où autre chose commence.

1. Un nouveau cycle est inévitable

Les cycles techno-économiques se succèdent. À chaque fois, une nouvelle vague d’innovations radicales remet en cause l’ordre établi. La révolution industrielle n’a pas pris fin avec le chemin de fer ; elle a été prolongée par l’électricité, puis par le pétrole, puis par les microprocesseurs. De la même manière, la fin du cycle numérique annonce le début d’une nouvelle ère.

2. Investir maintenant dans la R&D

La phase d’installation du prochain cycle commence par l’expérimentation. Ce n’est plus le moment d’optimiser l’existant, mais de financer les territoires incertains. Parmi les domaines où des signaux faibles s’accumulent :

  • L’intelligence artificielle générative et les systèmes autonomes : encore instables, mais déjà capables de redéfinir l’organisation du travail, de la production et de la création.

  • L’énergie décarbonée et distribuée : fusion, batteries solides, réseaux intelligents, vers une nouvelle infrastructure énergétique.

  • La biologie de synthèse et l’édition génétique : CRISPR, fabrication biologique, médecine prédictive.

  • L’interface cerveau-machine : repenser la relation entre humain et système.

  • La souveraineté numérique et matérielle : cybersécurité, semi-conducteurs, cloud souverain.

  • L’économie de la régénération : agriculture régénérative, économie circulaire, ingénierie climatique.

Chacun de ces domaines est encore en mutation, mais ils pourraient devenir le cœur technologique du prochain cycle.

3. Sommes-nous déjà dans la phase d’irruption ?

Il est également possible que nous ayons déjà basculé. Les investissements massifs dans l’IA, l’exubérance des marchés autour de certains secteurs (climat, défense, quantique), les premières tensions géopolitiques autour des matériaux critiques et des talents rares… tout cela ressemble fortement à une phase spéculative montante, annonciatrice d’une future crise de réajustement.

Cette séquence est classique :

  • une bulle attire les capitaux,

  • une crise purge les excès,

  • puis une réorganisation institutionnelle permet l’ancrage de la nouvelle économie.

4. Innover par la rupture

Au niveau mondial, ce n’est plus le moment de créer une énième app de livraison. C’est le moment de bousculer les standards, de tester l’impossible, de miser sur l’asymétrie. Les pionniers du prochain cycle ne seront pas des optimiseurs mais des explorateurs.

5. Se spécialiser pour exister

Dans les transitions, la rareté bascule vers la compréhension profonde. L’époque des généralistes touche à sa limite. Les nouveaux leaders seront ceux qui auront maîtrisé un domaine émergent, compris ses contraintes, identifié ses potentiels cachés. Le temps est venu pour les talents de devenir des experts dans des problématiques inédites.