Est-ce pertinent de s’intéresser à la tech dans un pays pauvre ?

La Limite de Turing #001

Les pays dits « les moins avancés » la plus grande partie de la population gagne moins de 2 dollars par jour et les systèmes de santé sont fragiles.

C’est le cas par exemple du Bénin, petit pays de l’Afrique de l’Ouest dont je suis originaire.

Dans ce contexte, on pourrait croire que la priorité absolue doit être l’autosuffisance alimentaire ou l’accès aux services de base.

Pourtant, les débats sur le développement ont, ces dernières années, de plus en plus intégré les notions d’innovation et de transition numérique.

Pourquoi ?

Cette dynamique s’explique par trois idées clés :

  1. L’intégration des pays en développement dans les chaînes de valeur mondiales est devenu un enjeu stratégique important, même pour les pays développés.

  2. Le modèle de développement historique des pays les moins avancés à montré ses limites.

  3. Ce modèle traditionnel doit complété par des mécanismes rendus possibles par deux leviers puissants : l’innovation et la transformation numérique.

Décryptage.

Le Bénin est l’un des plus importants foyers de la tech en Afrique de l’Ouest

L’intégration des pays en développement dans les chaînes de valeur mondiales est devenu un enjeu stratégique important, même pour les pays développés.

Aujourd’hui, les économies émergentes détiennent une part majeure des matières premières essentielles à la transition énergétique et à l’industrie de pointe (cobalt, lithium, terres rares, etc.).

Sans stabilité économique et sociale dans ces pays, des ruptures d’approvisionnement et une volatilité des prix peuvent ralentir les groupes industriels des économies avancées.

Pour ces acteurs, intégrer les pays en développement dans des chaînes de valeur structurées permet de garantir un seulement un accès fiable à ces ressources ; mais c’est également l’opportunité de co-investir dans des pratiques d’extraction responsables pour rester dans les normes de conformité et de sécurité.

Par ailleurs, la pandémie de COVID-19 a mis en lumière la vulnérabilité de chaînes de production trop concentrées géographiquement. Pour les donneurs d’ordre, il s’agit désormais de repartir les maillons de leur chaîne sur plusieurs régions afin d’atténuent l’impact des crises locales (fermetures d’usines, instabilités politiques, chocs climatiques) et d’assurer une continuité d’activité plus robuste.

Cette diversification géographique est aujourd’hui un « must » pour les directions des risques et de la supply chain. Mais elle nécessite que les conditions structurelles soient réunies pour permettre une montée en compétences réelle des talents locaux.

En d’autres termes, assurer la montée en gamme des économies en développement est désormais un préoccupation stratégique mondiale.

Mais comment y arriver ?

Le modèle de développement historique des pays les moins avancés à montré ses limites.

Historiquement, l’approche dominante a consisté à investir dans l’aide au développement : financement d’infrastructures, renforcement institutionnel, soutien budgétaire.

Contrairement aux idées reçues, cette approche n’a pas une visée humanitaire. L’objectif principal est de contribuer à la stabilité des marchés mondiaux et à la performance des portefeuilles d’investisseurs internationaux.

« La Banque mondiale n’a pas été créée par altruisme ; elle est née d’un calcul stratégique. Son dessein initial, façonné par les intérêts des États-Unis, était de forger un environnement économique mondial propice aux investissements du secteur privé. Ce n’était pas un acte de charité, mais une démarche délibérée destinée à promouvoir la croissance économique et à parer les risques d’instabilité. » écrit Ejay Banga sur le site de banque mondiale.

Pour atteindre ce d’objectif, laide au développement repose sur trois piliers clés :

  • Le financement d’infrastructures sur le territoire ;

  • Le renforcement institutionnel ;

  • Le soutien budgétaire des états.

Mais comme l’a montré Clayton Christensen dans The Prosperity Paradox, cette approche, bien que bien intentionnée, ne suffit plus.

Des décennies d’aide n’ont pas permis à la majorité des pays pauvres de s’intégrer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales.

Malgré des milliards dépensés, certains pays sont même devenus plus pauvres entre 1960 et 2015 ; pas forcément en valeur absolue, mais en termes de prospérité durable et d’indépendance économique.

Les pays en développement connaissent peut-être une croissance économique importante, mais le nombre de pauvres augmente. En d’autres termes, la richesse reste souvent captée par une minorité, sans effet de ruissellement réel.

Aujourd’hui, 50 ans de modèle traditionnel de développement suffisent à poser un diagnostic clair : il est insuffisant à une époque où la financiarisation de l’économie exige de trouver des leviers de croissance rapide, inclusive et durable.

Pourquoi ?

L’absence de retours significatifs sur investissement

Dans beaucoup de pays en développement, la corruption, l’instabilité ou les inefficacités chroniques rendent les retours sur investissement incertains. Cela dissuade les investisseurs privés, qui cherchent avant tout des environnements où les rendements sont clairs et sécurisés.

L’inadéquation des solutions avec les besoins réels

Les politiques de développement sont souvent conçues de façon descendante, selon des standards universels mal adaptés aux contextes locaux. Le manque de données fines, de participation des populations et de capacité d’itération empêche d’atteindre une réelle qualité dans les services ou les programmes déployés.

La difficulté à produire de l’impact significatif rapidement

Les infrastructures lourdes ou les réformes institutionnelles prennent du temps, coûtent cher et demandent une stabilité que peu de pays peuvent garantir. Cela limite la capacité à transformer rapidement la vie des populations, à fortiori dans des contextes d’urgence ou de fragilité.

Pour faire ses preuves, l’approche traditionnelle doit être complétée par des mécanismes rendus possibles par deux leviers puissants : l’innovation et la transition numérique.

Comment l’innovation et le numérique rebattent les cartes

Face aux limites de l’approche classique du développement, le numérique et l’innovation proposent une nouvelle manière de penser et d’agir. Ils permettent de changer des contraintes structurelles en leviers de transformation.

Produire des solutions plus pertinentes, mieux adaptées aux besoins réels

L’une des limites majeures du modèle traditionnel réside dans l’écart entre les solutions proposées et les besoins réels des populations. Ce décalage vient souvent d’un manque d’accès à des données fiables et contextualisées. Sans données, les projets de développement s’appuient sur des hypothèses générales, parfois obsolètes, rarement vérifiables à court terme.

Or, l’une des forces du numérique est précisément sa capacité à produire, capter, structurer et analyser des données en continu. Cette capacité transforme radicalement la manière dont on conçoit l’action publique ou l’investissement social.

Le numérique permet de mieux capter les signaux faibles, grâce à la collecte de données sur le terrain (via mobile, capteurs, plateformes, etc.). Cela ouvre la voie à des innovations frugales, conçues localement, testées rapidement, puis améliorées par itération.

À l’opposé de programmes massifs et figés, les solutions numériques s’alignent plus finement sur les besoins concrets des populations. On passe d’une approche descendante à une logique d’adaptation continue, centrée sur l’utilisateur final.

Transformer les limites en opportunités économiques

Le manque d’infrastructures, la faiblesse des institutions ou les tensions socio-économiques sont souvent perçus comme des freins à l’investissement. Mais dans une logique d’innovation, ces faiblesses peuvent devenir des leviers.

C’est le cas par exemple de la fintech en Afrique. Le faible taux de bancarisation y a stimulé l’émergence de solutions mobiles comme M-PESA ou Wave. Ainsi, avec l’innovation, les problèmes locaux - précarité énergétique, absence d’accès bancaire, faiblesse des infrastructures - deviennent des marchés à conquérir.

Là où les infrastructures manquent, l’innovation permet de sauter des étapes et de créer de la valeur là où on pensait que tout manquait.

Créer les conditions d’un retour sur investissement plus clair et plus rapide

les pays en développement ont besoin de continuer à attirer des flux d’investissement à long terme, hors des seuls secteurs extractifs. Mais cela suppose des signaux de confiance : une lisibilité des besoins, une efficacité d’exécution, une capacité à générer un retour mesurable.

Les outils numériques permettent justement d’envoyer ces signaux. Une startup capable de mesurer son impact social, de démontrer l’adoption de son service, de piloter ses performances avec rigueur devient immédiatement plus crédible aux yeux des investisseurs.

De plus en plus de fonds orientés vers les marchés émergents (par exemple Partech Africa, Novastar, ou encore les fonds à impact soutenus par la Banque mondiale ou la SFI) recherchent ce type de profil.

L’innovation permet de structurer des modèles économiques viables plus rapidement, en partant de la demande réelle, souvent solvable à petite échelle. Les investisseurs privés, en particulier ceux des industries technologiques ou de l’impact investing, peuvent ainsi intervenir dès les premières preuves de traction.

Les États et bailleurs de fonds ne sont plus seuls à devoir porter le risque initial. Un nouvel équilibre public-privé émerge, centré sur l’expérimentation, l’évidence et la scalabilité.

Mais pourquoi l’innovation et le numérique précisément ?

Parce qu’ils ont déjà transformé des économies entières et on fait des composantes majeurs des chaînes de valeur mondiales.

En Chine, la transition numérique a permis de leapfrogger l’Occident. Plutôt que de suivre le chemin classique du développement industriel, la Chine a sauté des étapes en misant massivement sur les technologies numériques — e-commerce, fintech, intelligence artificielle.

Résultat : en moins de deux décennies, elle a réussi à émerger notamment en tant que fournisseur de composants électroniques, d’infrastructures de télécommunication (Huawei) et de plateformes logistiques.

Grâce à cette transformation, la Chine représente aujourd’hui une économie stratégique pour les acteurs internationaux :

  • Un immense marché

  • Des coûts de production réduis

  • Un partenaire technologiques majeur

La même chose peut être constatée en Corée du Sud, grâce à l’innovation. Dans les années 60, ce pays était l’un des pays les plus pauvres du monde.

Aujourd’hui, c’est une puissance exportatrice de premier plan. Avec à une stratégie volontariste axée sur la R&D et la montée en gamme industrielle, le pays a donné naissance à des leaders mondiaux comme Samsung, LG ou Hyundai et est devenu un maillon hautement stratégique pour les acteurs internationaux, notamment dans les semi-conducteurs, les écrans et les technologies mobiles.

Pour les multinationales, cela a représente une opportunité unique de sécuriser leurs approvisionnements et d’accéder à un écosystème d’innovation de classe mondiale.

Le modèle traditionnel doit complété par l’innovation et la transformation numérique.

L’innovation et la transformation numérique peuvent donc induire un développement accéléré et réduire les freins à l’intégration des territoires en développement dans les chaînes de valeur mondiales.

Ces outils viennent renforcer et compléter les politiques publiques classiques, et parfois les contourner intelligemment lorsque celles-ci sont lentes et difficiles à déployer. Ils ne remplacent pas les infrastructures physiques ou la régulation - mais ils permettent de créer des “infrastructures alternatives”, plus légères, distribuées, adaptables.

Ces nouvelles infrastructures, deviennent des structures de contournement pour résoudre les trois principales imitations institutionnelles de l’approche classique :

  1. Des retours sur investissement faibles ou incertains, qui freinent l’engagement du secteur privé.

  2. Une qualité d’exécution limitée, liée à l’inadéquation des solutions avec les besoins réels.

  3. Un impact lent et coûteux, en raison de la lourdeur des infrastructures à déployer.

Ceci est rendu possible par une propriété unique que partagent l’innovation et la transformation numérique : la capacité à transformer des individus en agents économiques.