Mais au fait...ça sert à quoi l’innovation technologique ?

La Limite de Turing #006

Avec la montée en puissance des grandes compagnies numériques comme Nvidia, Amazon, Apple et Google, le mot innovation est devenu omniprésent dans le débat économique.

Les acteurs qui innovent sont vus comme étant porteurs de progrès. Pourtant, de nombreuses voix s'élèvent et remettent en cause cette vision en raison des bouleversements importants qu'apportent les entreprises innovantes : elles détruisent les emplois, font chuter des patrimoines entiers ou mobilisent une part faramineuse du capital financier alors que la planète doit faire face à des problèmes de plus en plus urgents.

Alors, il est tout à fait légitime de se poser cette question : à quoi sert l'innovation ? Quelle est sa place et son véritable rôle dans l'économie au-delà du cliché de renouvellement technologique continuel ? A-t-on réellement besoin d'innovation ?

Pour répondre à ces questions, il faut revenir aux fondements des théories de la croissance.

Dans ce premier numéro consacré à la série « The Nature of Innovation », nous nous intéresserons à la forme d'innovation la plus citée et la plus évidente : l'innovation technologique.

Résumé

L'innovation technologique est le moteur du capitalisme libéral. Sans l'apparition de nouvelles innovations, les opportunités économiques seraient réduites et concentrées dans les mains d'une petite minorité. Son rôle est de créer de la survaleur extraordinaire pour élargir les opportunités économiques. Mais la manière dont on y arrive évolue selon les paradigmes techno-économiques : de la démocratisation de la production à l'ère industrielle, elle vise aujourd'hui la personnalisation de l'expérience dans l'économie numérique.

Hermas Ayi

D’où vient l’innovation technologique ? 

Les premières explications du rôle et de l'utilité du phénomène appelé « innovation » nous viennent de Karl Marx, un philosophe et économiste célèbre.

Karl Marx est surtout connu pour avoir théorisé le socialisme et le communisme, ce qui est aujourd'hui appelé « la gauche » en politique. Mais bien qu'il n'ait jamais prononcé ce mot, Karl Marx fut également le premier penseur à aborder sérieusement la question du rôle de l'innovation.

À son époque, le monde vient de connaître la première révolution industrielle : c'est l'âge du fer, du charbon, des machines à vapeur et du textile. Cette révolution commence vers 1771 avec la construction de la première usine de filature de coton par Arkwright à Cromford.

Les décennies qui vont suivre seront marquées par l’avènement de nombreuses innovations : 

  • Le chemin de fer ; 

  • Le télégraphe ; 

  • Le moteur à combustion interne ;

  • Les innovations chimiques. 

C’est dans ce contexte que Karl Marx va publier en 1867, Das Kapital, son œuvre la plus célèbre. Dans ce livre, il identifie une catégorie d’acteur derrière toutes les innovations qui émergent : le capitaliste individuel (l’entrepreneur). 

Pour Marx, le capitaliste cherche sans relâche à augmenter la plus-value relative, c'est-à-dire augmenter ses profits sans pour autant travailler plus. Concrètement, il veut par exemple passer de 500 tonnes en 24 heures à 30 000 tonnes en 24 heures sans augmenter le nombre de personnes qui travaillent ou le temps de travail.

Mais comment produire et vendre plus sans être obligé de travailler plus ? Réponse : grâce aux machines. À de meilleures machines, outils et technologies. Par conséquent, le capitaliste cherche à inventer des machines et outils plus performants : c'est l'innovation technologique.

A quoi sert l’innovation technologique ? 

Le but de l’innovation technologique : réaliser un super profit ou une survaleur extraordinaire.

Hermas Ayi

L'innovation technologique désigne l'introduction dans l'économie de moyens de production et de consommation plus performants basés sur les machines, dans le but de permettre au capital de réaliser une plus-value relative supérieure.

Autrement dit, le but de l'innovation technologique est de permettre au capital de faire plus de profit sans investir ou dépenser plus, en augmentant les taux de productivité (et de consommation) à effort égal. Pour cette raison, lorsqu'un capitaliste introduit une innovation technologique, il réalise une survaleur extraordinaire (un super-profit).

Concrètement, il investit peu comparativement à ses concurrents pour atteindre le même niveau de productivité. En d'autres termes, il produit à un coût plus bas que la moyenne. Cette situation lui donne deux avantages stratégiques temporaires :

Avantage stratégique 1 : Il peut vendre ses produits moins cher, conquérir le marché, et ruiner ses concurrents. 

Avantage stratégique 2 : Il peut vendre au même prix que les autres, mais réaliser plus de profits.

Marx explique que l’innovation permet au capitaliste d’obtenir une survaleur extraordinaire (extra surplus value)

Le premier avantage stratégique est souvent celui adopté par les capitalistes individuels (entrepreneurs). 

Lorsqu’une innovation technologique offre un avantage stratégique à un entrepreneur, il choisit généralement de vendre ses produits moins cher afin de conquérir le marché et de ruiner la concurrence. 

Par exemple, lorsque le Fordisme (qui est une innovation technologique) a permis à Henry Ford de réaliser un survaleur extraordinaire, il a pu inonder l’Amérique de voitures (Ford T) en vendant des voitures moins chères que la concurrence. 

Le second avantage stratégique est souvent celui adopté par les capitalistes non individuels (États, multinationales). Concrètement, dans une économie libérale, si deux pays ont la même productivité, celui qui possède les meilleures technologies réalise plus de profits. 

C’est l’une des raisons pour lesquelles, même les pays en développement ont intérêt à adopter les innovations technologiques les plus récentes. Toute autre stratégie ne ferait que créer l’écart avec les économies les plus importantes. 

L'innovation technologique selon les paradigmes techno-économiques

Dès décennies ont passé depuis Marx et la définition marxiste de l'innovation technologique (permettre au capital de réaliser une plus-value relative supérieure) reste valide comme mécanisme fondamental. Cependant, son expression concrète change selon le paradigme techno-économique en cours.

En d’autres termes, la manière de réaliser une survaleur par l’innovation technologique change d’une époque à l’autre : on parle de paradigmes techno-économiques.

En effet, chaque révolution technologique réconfigure non seulement les moyens de production, mais aussi la nature de ce qui constitue un avantage compétitif. L'innovation technologique prend alors une « mission » différente selon l'époque.

Paradigme de la production de masse (XIXe - milieu XXe siècle)

Dans le monde de Marshall et de Ford, l'enjeu était la démocratisation de l'accès. L'innovation technologique permettait de produire en grande quantité, à moindre coût, pour que le plus grand nombre puisse accéder aux biens. La Ford T en est l'exemple emblématique : une voiture pour tous.

La survaleur extraordinaire provenait de la capacité à produire plus vite et moins cher que les concurrents. L'innovation était centrée sur les économies d'échelle : standardisation, mécanisation, organisation scientifique du travail.

Paradigme numérique actuel (fin XXe - début XXIe siècle)

Aujourd'hui, dans les économies développées, la production de masse est largement accessible. Le défi n'est plus de permettre à tous de produire ou d'accéder aux biens de base, mais de permettre à chacun de consommer exactement ce qui lui correspond.

L'économie numérique est une économie de l'expérience personnalisée. La survaleur extraordinaire provient désormais de la capacité à personnaliser à coût marginal quasi-nul : algorithmes de recommandation, production à la demande, interfaces adaptatives.

Netflix ne vend pas des films, mais une expérience de découverte personnalisée. Amazon ne vend pas des produits, mais un accès frictionless à exactement ce dont vous avez besoin. La machine n'amplifie plus seulement la production : elle amplifie la pertinence.

Tableau récapitulatif : L'évolution de la mission de l'innovation technologique

Paradigme

Mission de l'innovation

Source de survaleur

Exemple emblématique

Production de masse

Permettre à tous de produire et d'accéder

Économies d'échelle

Ford T, chaîne de montage

Numérique

Permettre à chacun de consommer ce qui lui correspond

Personnalisation à coût marginal nul

Netflix, Amazon, Spotify

Pourquoi ce besoin d’introduction continuellement de nouvelles innovations technologiques ? 

Nous avons vu que l'innovation technologique permet au capitaliste d’obtenir une survaleur extraordinaire. C’est grâce à elle que les économies modernes peuvent maintenir et améliorer le libéralisme essentiel pour une croissance inclusive. 

Malheureusement, cette situation ne dure pas. Les concurrents qui ne veulent pas être ruinés sont obligés d’adopter la même innovation technologique afin d’offrir eux aussi des produits moins chers. Conséquence : les prix chutent, et la survaleur disparaît.

Pour comprendre ce mécanisme, il est essentiel de rappeler que Karl Marx identifie deux moyens de production : le Capital constant (C) et le Travail vivant (Tv). 

Dans la conception marxiste, la valeur d’une marchandise est liée à la valeur des moyens qui ont été utilisés pour la fabriquer. 

Valeur d’un produit = Capital constant (C) + Travail vivant (Tv) 

Concrètement, pour trouver la valeur ou le prix d’une chaussure, il faut additionner : 

  • Le coût des matières premières, outils et machines qui ont été utilisés pour la fabriquer (capital constant)

  • Le coût de la main d’œuvre (capital variable)

  • Le plus value ou le bénéfice réalisé (plus-value)

Par exemple, pour une chaussure vendue à 30000 F : 

  • Coût des matières premières, outils et machines : 17000 F 

  • Salaire de l’ouvrier : 8000 F 

  • Bénéfice ou plus value : 5000 F 

Les matières premières, outils et machines désignent le capital constant (C). 

Le salaire de l’ouvrier et la plus value additionnés représentent le Travail vivant (Tv) 

Cela donne lieu à deux formules. 

Valeur de marchandise = Capital constant (C) + Travall vivant (Tv) 

Et 

Travail vivant (Tv) = Capital variable (V) + plus value (P)

Le capital variable (V) désigne le salaire payé aux ouvriers et la plus value (P) correspond au profit empoché. 

Le formule générale donne : Valeur de marchandise = Capital constant (C) + (Capital variable (V) + plus value (P))

Comme on peut le voir, le profit réalisé sur une marchandise ne se trouve pas au niveau du capital constant  (machines, technologies, terres) mais plutôt au niveau du Travail vivant. 

Ainsi, selon Marx le capital constant (machines, terres, technologies, usines) ne crée pas de la richesse. Elle ne fait qu’augmenter la valeur du produit (transférer leur valeur au produit comme on peut le voir dans la formule).

C’est le travail vivant qui crée de la plus value et du bénéfice. Or, quand le capitaliste introduit des technologies plus performantes (c’est-à-dire des innovations technologiques), son but est de produire plus de marchandises avec moins d’ouvriers. 

Autrement dit, il réduit la quantité de travail vivant employée par unité de produit tout en augmentant la quantité de capital constant employée par unité de produit. 

En d’autres termes, il augmente ce que Marx appelle la composition organique du capital (COC). 

COC = C / (C+V) 

C : Capital constant (machines, outils, usines etc.) 

V : Capital variable (Salaires) 

Avec l’innovation technologique, les salaires diminuent et le taux de machines dans la production augmente. Par conséquent, le taux de profit (qui est lié au travail vivant) diminue. 

À terme, au niveau du capitalisme global, tout le monde finit par avoir plus de machines et de moins en moins de profits. 

Cette situation est préjudiciable pour le capital car, avec moins de profit, le capitaliste a des difficultés à réinvestir dans sa croissance.

La seule façon de compenser cela, c’est d’innover encore pour introduire de nouvelles technologies avant les concurrents et réaliser une survaleur temporaire.

Ainsi, Marx montre que dans le capitalisme, l’innovation n’est pas un choix libre : c’est une exigence systémique. 

Le capitaliste n’innove pas par passion du progrès, mais parce que dans un environnement concurrentiel, ne pas innover, c’est mourir. C’est exactement la raison pour laquelle les innovations technologiques apparaissent continuellement au cours de l’histoire. 

La nature de l’innovation technologique 

Une autre idée majeure que Karl Marx introduit concerne la nature de ce qui est considéré comme une innovation technologique. 

Contrairement aux idées reçues, une innovation technologique n’est pas une innovation de produit. 

Ce n’est pas un nouveau produit fait grâce à la technologie mais plutôt un nouveau moyen de production et/ou de consommation basé sur de nouvelles technologies ou machines qui permet de réaliser une plus value relative supérieure. 

Une innovation technologique n’est pas un produit de consommation mais plutôt un outil qui sert à produire et/ou à consommer. 

La nuance est importante. Un produit technologique est destiné à être « consommé » par utilisateur alors qu’un moyen de production ou de consommation sert à produire ou faciliter la consommation d’un produit. 

Par exemple, le IPhone est un exemple moderne d’innovation technologique. La raison est que ce n’est pas le iPhone qui est consommé par l’utilisateur. D’autres produits (messages, vidéos, images) sont consommés par l’entremise de l’iPhone qui est donc surtout un moyen de production (on l’utilise pour produire des messages, images et vidéos) et de consommation. C’est qui fait du iPhone une innovation technologique. 

Secundo, une innovation technologique n’a pas besoin d’être matérielle. Le mot « technologique » ici désigne tout moyen de production ou consommation basé sur les machines. Il peut donc s’agir de procédés, de compétences de méthodes ou de systèmes qui améliorent l’efficacité grâce aux machines. 

C’est la raison pour laquelle lorsqu’on forme des experts d’un pays à des compétences spécifiques non disponibles on parle de transfert de technologie. 

Trois conditions donc pour parler d’innovation technologique : 

  • C’est un moyen de production et/ou de consommation ; 

  • Il est basée sur une nouvelle machine ; 

  • Il permet de réaliser une plus value relative supérieure en améliorant les capacités humaines ou la frontière des possibles techniques . 

Si une seule de ces trois conditions n’est pas réunie, il ne s’agit pas d’une innovation technologique.

Nous appelons ici « machine » tout dispositif automatique ou semi-automatique (matériel ou immatériel) capable d’amplifier les capacités humaines. La machine peut être :

  • matérielle (moteur, robot, microprocesseur, capteur)

  • ou immatérielle (logiciel, algorithme, système d’information, protocole automatisé)

Cette extension de la notion de machine est cohérente avec les économies numériques modernes. Aujourd’hui, un protocole logiciel ou une API peut remplir exactement la même fonction que les machines industrielles du XIXe siècle : automatiser, standardiser, synchroniser et amplifier la production.

En général, on peut distinguer plusieurs types de machines et donc plusieurs familles d’innovation technologique :

Les Moyens de Transformation Matérielle (MTM)

Ce sont les machines classiques. Elles transforment la matière ou déplacent des objets. Leur évolution est liée à l’apparition de nouvelles sources d'énergie (vapeur, électricité, pétrole) et de nouveaux matériaux (acier, plastique, silicium pour les chips).

  • Exemple : Le moteur à combustion, la chaîne d'assemblage robotisée, l'imprimante 3D.

Les Moyens de Transformation Informationnelle (MTI)

Ce sont les "machines" immatérielles. Elles créent, traitent, analysent, transmettent et stockent de l'information. Leur évolution est liée à de nouveaux matériaux supports (Papier, silicium, fibre optique) et à de nouveaux algorithmes mathématiques (écriture, code informatique).

  • Exemple : Le livre, le logiciel, l'algorithme, le protocole TCP/IP, une blockchain, un modèle d'IA générative.

Les Moyens de Transformation Procéduraux (MTP)

Ce sont des systèmes d'organisation du travail et de la production qui :

  • Réorganisent les processus (division du travail, flux tendus, cellules de production)

  • Redéfinissent les relations hiérarchiques et de coordination

  • Optimisent l'interface entre le capital constant (machines) et le travail vivant (humains)

Il s'agit donc de systèmes d'organisation (comme le fordisme ou le toyotisme) qui, en réorganisant les processus de travail, permettent d'optimiser radicalement l'interface entre les hommes et les machines. Ils émergent grâce à de nouvelles idées issues des sciences sociales ou managériales.

La particularité des MTP est qu’ils sont souvent le facteur décisif qui permet à un MTM ou MTI de déployer tout son potentiel productif. Ils sont souvent complémentaires ou entretiennent une relation d’interdépendance avec les MTM et MTI.

En réalité, les révolutions industrielles réussies sont toujours des combinaisons synergiques entre :

  1. De nouveaux moyens matériels (MTM)

  2. De nouveaux moyens informationnels (MTI)

  3. De nouveaux moyens procéduraux (MTP)

Cette triade explique pourquoi certaines technologies prometteuses échouent à transformer l'économie : elles manquent du MTP adapté pour les déployer à grande échelle. Ou encore, pourquoi certaines entreprises échouent à digitaliser malgré d'importants investissements en MTI.

Typologie des Innovations Technologiques

Catégorie

Action

Base

Exemples

Moyens de Transformation Matérielle (MTM)

Transforme la matière

Énergie + matériaux nouveaux

Machine à vapeur, robot industriel, imprimante 3D

Moyens de Transformation Informationnelle (MTI)

Traite l'information

Algorithmes + mathématiques

Logiciel, blockchain, IA générative

Moyens de Transformation Procéduraux (MTP)

Organise les processus

Idées + sciences sociales

Fordisme, toyotisme, méthodes agiles, holacratie

L'apport crucial des TIC/NTIC est qu'elles sont un hybride systémique : Elles reposent sur une infrastructure physique (semi-conducteurs en silicium, centres de données, réseaux) qui est un MTM, et sur une couche logicielle/protocolaire qui est un MTI. Et elles intègrent également un MTP. Leur puissance vient de cette synergie.

Hermas Ayi

Comment naissent les innovations technologiques ? 

D’abord, les innovations technologiques majeures ne naissent jamais seules. 

Elles ont plutôt tendance à émerger en grappe dans un intervalle de temps donné. c'est-à-dire que plusieurs avancées peuvent survenir simultanément ou dans un court laps de temps : on parle de grappes d’innovations. 

Ce concept a été développé par l'économiste Joseph Schumpeter. Dans son ouvrage "Théorie de l'évolution économique" publié en 1911, Schumpeter a montré que les innovations ne se produisent pas isolément, mais plutôt en groupes. Ce phénomène est dû au fait que certaines innovations s'appuient sur des technologies préexistantes, ce qui favorise leur développement simultanés. 

Et nous l’avons déjà vu, les familles d’innovation technologique entretiennent une relation d’interdépendance.

Ensuite, on sait que les grappes d’innovations surviennent de façon quasi régulière au sein de cycles de 50 à 60 ans : ce sont des cycles d’innovation. Ce concept dû à Nikolai Kondratiev dans les années 1920 montre qu’à chaque cycle, des grappes d’innovations interconnectées reconfigurent des industries entières. 

Enfin, on sait que les innovations technologiques naissent dans des conditions spécifiques. En l’occurrence, nous proposons que qutres ingrédients clés sont nécessaires pour des grappes d’innovations technologiques majeures : 

  • De nouvelles idées et connaissances sur la manière de produire et de consommer qui ont été élaborées et testées à petite échelle avec succès (en prélude à de nouveaux MTP) ; 

  • De nouvelles formes de matière et sources d’énergie disponibles en abondance pour matérialiser ces idées et déboucher sur des inventions (de nouveaux MTM) ; 

  • De nouveaux matériaux supports et algorithmes mathématiques ( en prélude aux MTI) ;

  • Et enfin, des personnes capables d’introduire les inventions dans la chaîne de croissance en tant qu’outils pour améliorer la productivité et la consommation qui crée de la plus value supérieure (des entrepreneurs innovateurs).

Prenons l’exemple des grandes innovations technologiques à l’ère du numérique qui ont eu besoin de trois ingrédients clés : 

  • Les idées comme le Total Quality Management ainsi que les livres de science-fiction ; 

  • Le silicium disponible en abondance dans la Silicon Valley qui a permis d’accélérer le développement des semi conducteurs ;

  • De nouveaux matériaux supports comme les écrans et de nouveaux algorithmes mathématiques, notamment la programmation informatique ;

  • Des entrepreneurs comme Bill Gates, Steve Jobs qui ont introduit des inventions basées sur ce matériau dans la chaîne de croissance. 

Cela signifie qu’un acteur économique ne peut pas mener la course à l’innovation technologique s’il ne possède pas ces quatres ressources : intellectuelle, naturelle, technique et humaine. 

Dernier point : l’innovation technologique est d’abord stimulée par la volonté politique, puis portée par le capital financier, c’est-à-dire l’investisseur. Bien que le capital productif y joue un rôle important, le financement initial des innovations technologiques revient au capital financier qui endosse souvent les risques associés. 

En effet, l’innovation technologique nécessite des investissements importants pour la recherche, le développement de prototypes et les tests de marché. Les investisseurs prennent des risques en pariant sur des idées qui peuvent ne pas aboutir. 

Les idées qui fonctionnent peuvent ensuite être développées par le capital productif.

L’innovation technologique a-t-elle seulement des bénéfices ? 

Nous avons vu que l’innovation technologique introduit de nouveaux moyens de production et de consommation dans l’économie sous forme de machines, d’outils et de technologies. 

Elle permet au capitaliste, qu’il soit individuel (entrepreneur) ou collectif (États-nations ; conglomérats) de gagner une survaleur temporaire et/ou d’éviter d’être dépassé. 

Dans les Grundrisse, Marx écrit que l’innovation technologique a pour "mission historique" de créer un "marché mondial" (avec les nouveaux moyens de consommation) et de développer la productivité humaine à un niveau sans précédent (avec les nouveaux moyens de production).

Toutefois, il voit cela comme un processus brutal et aliénant, mais nécessaire pour créer les conditions matérielles d'une société future où l'abondance permettrait de dépasser la rareté. 

En effet, les innovations technologiques viennent toujours avec des revers. Le premier, et le plus évident d’entre eux, nous l’avons vu, c’est l’érosion continuelle des profits. 

Lorsque de nouvelles innovations technologiques apparaissent, les acteurs qui utilisaient les anciens moyens de production et de consommation perdent progressivement des parts de marché et des marges bénéficiaires au profit de ceux qui adoptent les nouveaux. 

Cela crée un écart grandissant même lorsque l’investissement, la production et la consommation sont similaires. 

Les acteurs dépassés sont obligés d’adopter les nouvelles technologies pour réaliser des marges et générer de la croissance. 

Cette dynamique engendre :

  • un progrès technique permanent,

  • une instabilité structurelle des marchés,

  • et une tendance à la surproduction et à la crise,
    puisque tout le monde finit par produire plus, plus vite, et à des coûts moindres, ce qui fait chuter les profits.

Deuxième problème, l’innovation technologique peut avoir des conséquences néfastes sur l’environnement qu’elle exploite à travers les matériaux qui sont abondamment sollicités. 

Et, troisième problème, le remplacement des travailleurs humains par les nouvelles technologies à chaque cycle d’innovation technologique. 

Nous avons vu que lorsqu’un capitaliste innove (nouvelles machines, automatisation…), il augmente : 

  • la part du capital constant (machines, équipements, technologie),

  • et réduit la part du capital variable (salaires).

On parle d’élévation de la composition organique du capital. Un exemple concret de ce phénomène a été remarqué avec l’avènement des IA génératives qui a provoqué des licenciements massifs dans le monde entier. 

Et pourtant, le système tient… grâce à…d’autres formes d’innovation 

Les travaux de Kondratiev et Schumpeter, plus tard complétés par Carlota Pérez montrent que malgré les effets retors de l’innovation technologique, le capitalisme libéral se renouvelle sans cesse. 

Concrètement, nous avons vu que les bénéfices baissent lorsque les agents économiques sont tous équipés des dernières innovations et que la concurrence s’accentue. C’est ainsi que l’économie entre en récession. 

Mais elle ne chute pas et se relance bientôt, pour deux raisons : premièrement, l’apparition de formes d’innovations non-technologiques qui permettent de retarder la chute du profit en agissant de façon incrémentale et régulière comme des contre-tendances. 

Elles sont dites non-technologiques car :

  • Elles ne sont pas de nouvelles machines, mais de nouveaux produits ou usages qui se développent grâce à des machines existantes et donc des innovations technologiques existantes. Elles n’exigent pas de nouvelles sources d'énergie, de matériaux, d'idées mathématiques/algorithmiques (MTM, MTI) ou organisationnelles radicales (MTP).

  • Elles ne che créer une survaleur extraordinaire en réduisant le temps de travail socialement nécessaire ou en élargissant la frontière des possibles techniques, mais à améliorer la valorisation et stabiliser le système.

    On distingue :

  • L'innovation organisationnelle (δ) : qui stabilise l'extraction de la Surprofit en créant de nouveaux cadres institutionnels (ex: le capital-risque, les plateformes-États).

  • L'innovation techno-économique (β) réajuste le rapport entre le capital et le travail, en revalorisant des formes de Tv compatibles avec le nouveau paradigme (ex: l'économie de l'attention crée de nouveaux métiers).

  • L'innovation progressive (φ) ouvre carrément de nouveaux territoires économiques à haute intensité de travail vivant, recréant ainsi les conditions d'une accumulation basée sur Tv.

Ensemble, elles permettent de retarder la chute du profit due à l’innovation technologique (α). et de rétablir l'inégalité d'équilibre : β + δ + φ ≥ α. Elles sont la réponse sociale et institutionnelle aux contradictions techniques du système comme la concurrence archarnée. Ce sont les innovations qui naissent pour permettre à la firme, au territoire et aux communautés de faire face aux effets pervers de l’innovation technologique."

Les Trois Familles d'Innovations Non Technologiques

Catégorie d'Innovation Non Technologique

Types d'Innovation Liés dans la Littérature

Rôle

Exemples

Innovations Organisationnelles

(δ)

• Innovations institutionnelles

• Innovations de gouvernance

• Innovations territoriales

• Innovations citoyennes

• Transforment la nature des organisations et du capital collectif

• Redéfinissent la mobilisation, coordination et distribution des ressources

• Réduisent le coût du capital constant (Cc)

• Stabilisent l'extraction du Surprofit via des cadres institutionnels et algorithmiques

• États-plateformes

• Capital-risque (Venture Capital)

• DAO (Organisations Autonomes Décentralisées)

• Nouveaux modèles de gouvernance territoriale

Innovations Techno-Économiques

(β)

• Innovations de rupture (Christensen)

• Innovations de continuité (Christensen)

• Innovations d'efficience (Christensen)

• Innovations ascendantes (Ayi)

• Revalorisent le travail vivant (Tv) face à l'automatisation

• Modifient la composition du capital

• Agissent sur Tv via la formation et la création de nouveaux métiers

• Augmentent U (qualité, rapidité, fiabilité, accessibilité)

• Augmentent £ (réputation, confiance, perception d'avancement)

• Airbnb (modèle asset-light)

• Modèle plateforme d'Uber

• Lean manufacturing

• Plateformes de gig economy

• Solutions aux modèles d'affaires basés sur le cloud

Innovations Progressives

(φ)

• Innovations radicales

• Innovations de rupture majeure

• Innovations de changement de paradigme

• Innovations de frontière

• Créent de nouveaux corps économiques et domaines d'activité

• Recréent des espaces où la part du travail vivant est élevée

• Ouvrent des secteurs encore peu automatisés

• Augmentent mécaniquement la contribution de Tv à la valeur totale

• Voitures volantes / Mobilité aérienne urbaine

• Informatique quantique

• Interfaces cerveau-machine (Neuralink)

• Exploration / colonisation spatiale

• Biologie synthétique

Condition d'Équilibre du Système :  β + δ + φ ≥ α

La somme des innovations compensatoires doit être ≥ à l'effet déstabilisant de l'innovation technologique (α)

La plupart des types d’innovation évoquées dans la littérature sont donc en réalité, non technologiques. Elles ne se basent pas sur de nouvelles sources d’énergies, de nouveaux matériaux ou de nouvelles idées. Elles permettent surtout de maintenir et d’améliorer la performance système malgré les externalités négatives amenées par l’innovation technologique, jusqu’à la survenue d’un nouveau cycle d’innovations technologiques qui déclencheront une nouvelle phase de croissance économique généralisée.