Qu'est-ce que la tech ? une perspective de Nicolas Colin

La Limite de Turing #003

Pour beaucoup, le mot tech est un diminutif de « technologie ». La tech désignerait donc l’ensemble des entreprises, organisations et objets liés à la technologie. 

Mais Nicolas Colin n’est pas de cet avis.

Nicolas Colin

En France, on vit sur un grand malentendu, on confond le numérique avec de la technologie…Les Américains appellent une entreprise numérique, une Tech Company. C’est un faux ami, on a tendance à se dire que Tech veut dire Technologie.

Nicolas Colin est un haut fonctionnaire français dont les essais ont largement contribué à façonner ma compréhension du monde de la tech, 

Pour comprendre la position de Colin et pourquoi la nuance est importante, il faut revenir sur les origines de ce mot. 

“Techonology company”, pas “technology” tout court 

Le mot « tech » en français est en réalité un emprunt à l’anglais, et plus précisément à l’expression américaine « tech company » (abréviation de technology company).

Et, dans cette expression, le mot “tech” est un nom utilisé comme adjectif, ce qu’on appelle en grammaire anglaise un nom adjectival (noun adjunct). Problème : en français, cette structure n’existe pas de la même façon.

Pour comprendre ce mot, il est donc essentiel de le considérer dans son contexte d’origine. En d’autres termes « tech » dans « tech company » doit être compris, comme nous l’avons établi, en tant qu’adjectif. 

L’expression ne fait donc pas référence à un objet précis (la technologie notamment, ce qui serait le cas si c’était un nom dans l’entendement français), mais plutôt à des caractéristiques particulières que possèderaient un certain nombre d’entreprises. 

Tech # Technologique. Tech = numérique

Le mot « tech », en anglais, désigne les caractéristiques particulières que possèdent les entreprises qui fonctionnent selon le paradigme techno-économique dominant de l’époque. 

Ces entreprises sont qualifiées de « technology company », non pas parce qu’elles utilisent la technologie, mais parce qu’elles fonctionnent selon le paradigme techno-économique dominant de leur époque. Et à l’ère des TIC, ce paradigme, c’est le numérique. 

La bonne traduction de l’expression « tech company » en français, ce n’est donc pas « entreprise technologique » mais plutôt « entreprise numérique ». 

Pour aller plus loin, cela signifie qu’à l’ère de l’économie de masse, le terme « tech company » désignait les entreprises fordistes ( puisque le fordisme était le paradigme techno-économique dominant de cette époque).

Cette distinction est essentielle, car elle implique que les entreprises fordistes ne sont plus des « tech company » dans le paradigme techno-économique actuel, puisqu’elles n’utilisent plus le paradigme techno-économique dominant de l’époque actuel. Et ce bien que bon nombre de ces entreprises utilisent la technologie.

Hermas Ayi.

Entreprises et organisations technologiques, fordistes et numériques 

Pour mieux comprendre, il est essentiel de faire une distinction entre entreprises et organisations technologiques, fordistes et numériques. 

Les entreprises et organisations fordistes 

Les entreprises et organisations fordistes sont celles qui fonctionnent selon le paradigme techno-économique dominant du cycle passé : celui de l’économie de masse entre les années 1930s et 1970s.

Elles sont caractérisées par : 

  • Des infrastructures physiques lourdes ;

  • La production en masse de produits ou services peu personnalisés ;

  • Des rendements décroissants à partir d’une certaine échelle de délivrabilité. 

Par exemple, la plupart des grandes sociétés et institutions en Afrique sont fordistes. Leur fonctionnement nécessite des infrastructures lourdes. Les produits et services sont peu personnalisés. L’efficacité ou les rendements diminuent lorsqu’elles commencent par devenir trop grandes. 

Écoles, hôpitaux, ministères, sociétés de production : ces entreprises et organisations sont efficaces pour délivrer en masse le même produit ou service à un grand nombre de personnes. 

Le problème c’est qu’elles sont inefficaces pour prendre en compte les besoins particuliers des consommateurs (les écoles par exemple dispensent le même cours à tous, sans prise en compte des profils spécifiques des élèves). Et elles demandent trop d’infrastructures et de capital pour être déployées rapidement sur de grandes échelles. 

Heureusement, ces limitations rencontrées par les entreprises et organisations fordistes peuvent être contournées par de nouvelles formes d’entreprises et organisations : celles de la tech ou du numérique.

Les entreprises et organisations numériques (tech company)

Les entreprises et organisations numériques, sont celles qui fonctionnent selon le paradigme techno-économique dominant du cycle actuel : celui dit de l’économie numérique, qui a commencé dans les années 1970s et continue à ce jour.

Elle sont caractérisées par : 

  • Une échelle de délivrabilité illimitée (elles n’ont pas besoin d’infrastructures lourdes dans une zone géographique pour y exister) 

  • La production de produits et services de qualité supérieure (extrêmement personnalisés) 

  • Les rendements supérieurs qui augmentent au fur et à mesure que l’entreprise ou l’organisation gagne en taille.

Ce qui caractérise les entreprises numériques, ce n’est pas la technologie : c’est la façon dont elles produisent, c’est le paradigme techno-économique qu’elles adoptent. C’est ce paradigme qui leur permet d’avoir des caractéristiques particulières et de contourner les limites des organisations fordistes. 

Image du film « The Founder »

Par exemple, McDonald’s est une entreprise numérique, bien que ne vendant pas de la technologie. Son modèle économique basé sur le foncier lui permet de combiner : 

  1. Délivrabilité illimitée 

  2. Qualité supérieure 

  3. Rendements supérieurs croissants. 

De la même manière, une SAAS ou une fintech sont des entreprises numériques. Ces organisations n’ont pas besoin d’être présentes physiquement dans une région pour y opérer (délivrabilité illimitée). Elles offrent des produits et services extrêmement personnalisables et donc qualitatifs grâce à des interfaces et fonctionnalités modulables (qualité supérieure). Enfin, plus elles ont d’utilisateurs, et plus elles peuvent en tirer profit (rendement supérieur croissant). 

Concrètement, une Startup SAAS (Software As A Service) peut dépenser seulement en 5$ marketing pour attirer un client qui dépense 108$. Cela fait 103$ de bénéfices et un retour sur investissement de 2060%.

Pour montrer à quel point c’est dantesque, cela veut dire que si on investit 5000 FCFA dans ce business, on gagne 10 millions 300 mille FCFA. Ce genre de rendement ne peut pas être obtenu avec des entreprises fordistes. On dit que les  entreprises numériques peuvent avoir des rendements supérieurs. 

1- Délivrabilité supérieure (quasi illimité)

2- Qualité supérieure

3 - Rendements supérieurs croissants (qui peut augmenter de façon quasi illimité)

 Ce sont ces trois caractéristiques qui font d'une SAAS une entreprise numérique : pas la technologie. 

Les entreprises technologiques (IT company)

Une entreprise ou organisation technologique est une entreprise ou organisation dont l'activité principale est la création, la vente ou le développement de produits ou services basés sur des technologies. 

Point important : les entreprises ou organisations technologiques peuvent être fordistes ou numériques. Par exemple, une agence de communication est une entreprise technologique fordiste. Pas une entreprise numérique. 

Pourquoi ? Parce que généralement, les agences ne peuvent pas réunir les trois caractéristiques des entreprises numériques. Elles sont limitées en termes de délivrabilité, de rendements ou de modularité. 

La plupart des entreprises technologiques peuvent cependant rapidement devenir numériques : c’est le cas avec des entreprises et organisations comme Apple, Microsoft et Meta Platforms qui sont à la fois des entreprises technologiques et numériques. 

Enfin, certaines entreprises et organisations peuvent être numériques sans être technologiques. C’est le cas par exemple de KFC ou McDonald’s qui sont des entreprises numériques….mais pas des entreprises technologiques.

Dire que « tech company » désigne les entreprises technologies reviendrait à mettre dans le même secteur, les entreprises fordistes et les entreprises numériques à partir du moment où elles utilisent toutes la technologie, alors qu’elles sont largement séparées par le fait qu’elles fonctionnent suivant des paradigmes techno-économiques différents. Elles ne fonctionnent pas de la même manière et n’ont pas les même objectifs.

Hermas Ayi.

Alors, finalement, c’est quoi la tech ?

La mot « tech » est un emprunt de l’anglais qui signifie « numérique » en français dans le contexte actuel. 

Tech = numérique. 

Ce mot désigne un nouveau paradigmatique techno-économique, une nouvelle manière de produire et de consommer qui est basée sur trois principes clés : 

  • Délivrabilité illimitée 

  • Qualité supérieure 

  • Rendements supérieurs croissants 

Paramètres  

Ancienne manière de produire et consommer (Économie traditionnelle / fordiste)

Nouvelle manière de produire / consommer ( Économie numérique )

Rendements sur la vente de produits ou services 

Peu élevés. (moins de 40%) 

Très élevés ( Plus de 80%)

Qualité du produit ou service obtenu par le consommateur 

Qualité limitée 

Manque de personnalisation 

Qualité élevée 

Produits et services hautement personnalisés 

Échelle de délivrabilité du produit ou service 

Dépend de la capacité de production, des infrastructures et de la situation géographique 

Quasi illimitée 

On parle de numérique ou de tech en tant que secteur pour désigner l’ensemble des entreprises et organisations qui cherchent à réaliser des rendements importants  en vendant des produits ou services de très grande qualité à marges élevées à un nombre illimité de personnes (une délivrabilité illimitée). 

Utiliser le mot tech comme suffixe pour désigner certains sous-secteurs d’activité comme dans fintech, healthtech, etc. signifie qu’on fait référence à des produits et services capables de mêler ces trois caractéristiques. Pas qu’on cherche des produits ou services basés sur la technologie. 

Cet état de chose est une sorte d’anomalie, car ce n’était pas possible dans l’économie traditionnelle ou fordiste. Les entreprises et organisations fordistes étaient limitées en termes d’échelle, de rendements et de qualité. Elles ne pouvaient atteindre qu’au plus deux sur ces trois objectifs. Cela limitait leur impact, leur qualité et les rendements générés. 

Parler de healthtech dans la santé signifie qu’on cherche des solutions pour avoir un impact, une qualité et des rendements quasi illimités dans le domaine de la santé. 

C’est ça la vraie révolution de la tech : la capacité à lever toutes les limitations auxquelles les entreprises et organisations fordistes font face. 

Entreprises et organisations fordistes 

entreprises et organisations numériques /tech  

Limitées en impact à cause des infrastructures lourdes 

Impact illimité sans besoin d’infrastructures 

Limitées en qualité à cause de la production en série 

Qualité supérieure car très personnalisables 

Limitées en rendements à cause des rendements décroissants 

Rendement croissants supérieurs 

Ce que nous cherchons quand nous parlons de tech ce n’est pas à introduire de nouvelles technologies dans les habitudes de vie. Cette démarche en elle-même n’a aucune utilité sur le plan social ou économique. 

En revanche, la possibilité de lever des verrous économiques pour maximiser la productivité, l’impact et les rendements constitue une valeur ajoutée exceptionnelle.